lundi 29 octobre 2012

La "nouvelle exception culturelle française" selon Aurélie Filippetti, Ministre de la culture et de la communication


Je ne vous le cacherais pas, j'étais imprégné ce matin d'un sentiment de ferveur mêlé d'anxiété avant d'écouter sur les ondes la Ministre évoquer la "nouvelle exception culturelle française". Du temps de Malraux il s'agissait d'amplifier le rayonnement de la France à l'étranger à travers la réalisation de grands équipements, et s'inscrire ainsi dans la grande tradition artistique et culturelle issue du siècle d'or de Louis XIV. Sous Jack Lang, les deux mesures phares ont été le prix unique du livre et la création de la fête de la musique. Mais en cette période de restriction budgétaire et de recherches de nouveaux financements par le gouvernement, je me demandais quelle pouvait être le cadre de cette "nouvelle exception culturelle française" : la recherche de nouveaux financements justement (sic!) à travers la taxation des grands opérateurs du numérique (fournisseurs d'accès à internet, moteurs de recherche...). Une mesure certainement très légitime, mais en fait-elle une "nouvelle exception culturelle française" ? En écoutant la Ministre on comprend que oui car la Commission européenne ne veut pas en entendre parler.

L'un des objectifs inavoués de cette politique : faire perdurer le système de financement des 50 principaux établissements publics culturels - dont 90% sont en région parisienne- qui absorbent 80% du budget du ministère de culture. L'esprit de cette "nouvelle exception culturelle française" est par contre très surprenant et nage à contre courant de la démocratisation de la culture :  taxer les canaux ascendants de la production culturelle : le web (dans un premier temps les opérateurs du numérique mais au final ce sont bien les utilisateurs qui paieront). Exemple : taxer Google sous prétexte qu'il bénéficie de la hausse de fréquentation de son site grâce au référencement des articles de presse du journal Le Monde (qui au passage bénéficie du référencement chez Google pour accroître le nombre de lecteurs sur son site et ajuster ses tarifs publicitaires auprès des annonceurs ; une logique tout "webienne" en somme qui permet de démultiplier sa visibilité sur la toile par le jeu des référencements sur des sites "amis").  Une réforme plus juste eût été au contraire de reverser une partie des subventions des grands établissements publics pour permettre par exemple aux friches artistiques - présentes dans les territoires oubliés - de survivre. Et de contribuer ainsi à l'émergence des futurs "impressionnistes" de nos territoires, socle culturel incontournable, capable de nous projeter dans un monde ouvert, et pas celui refermé sur lui-même de quelques barons de la culture (dont l'un des paradoxes est de récréer des friches urbaines dans Paris intra-muros ?! histoire de s'encanailler en toute quiétude).

J'ai peur madame la ministre qu'il n'y ait aucune justice dans cette politique ; qu'au contraire celle-ci n'accentue encore plus les inégalités entre les aparatchiks de la culture - défenseurs d'établissements hors-sol qui pourraient être aussi bien présents à Paris qu'à Abu Dabi (c'est d'ailleurs le cas) - et les lieux émergents de LA culture française contemporaine, qui est un joyeux melting polt d'artistes cosmopolites issus de 1001 cultures, reliés au reste du monde, partout et tout le temps, sur la même logique que le web, dont le creuset et l'inspiration se situent tout en bas, au contact des territoires qui se transforment (comme de leur temps les Impressionnistes qui ont su capter les transformations urbaines du Préfêt Haussmann, avec par exemple Caillebotte et ses vues plongeantes sur la ville remaniée depuis son balcon, Monet et ses "déchargeurs de charbons", Degas et ses "repasseuses").

L'idée moderne d'un regard poétique sur la ville avait été suggérée par Baudelaire : "la vie parisienne est féconde en sujets poétiques et merveilleux ; le merveilleux nous enveloppe et nous abreuve comme l'atmosphère mais nous ne le voyons pas".  Ainsi, pour Théophile Gautier, la gare - géant de fer - est la cathédrale de l'humanité nouvelle. Faire du beau avec du quotidien : voilà une idée révolutionnaire et socialement juste. Aujourd'hui l'âge du web a succédé à celui de la fascination pour le fer et l'électricité des grandes expositions universelles de la fin du XIXè siècle. Nous ne sommes plus dans une vision descendante de la culture qui avait pour but d'illuminer les foules. L'art n'est plus l'apanage de quelques grands maîtres mais de plus en plus produit par tous, pour tous (certainement la meilleure définition de l'art). Le Grand Art caractérisait les sociétés socialement et culturellement stratifiées, composées des "sachant" et des "apprenant". Le web inverse ce rapport et tend à effacer les frontières entre ceux qui savent de ceux qui sont dans "l'ignorance". J'avais pensé naïvement que la  "nouvelle exception culturelle française" s'inspirerait de cette tendance de fond. Apparemment le poids de notre histoire est trop lourd à porter et constitue aujourd'hui un handicape pour faire émerger les nouveaux Corot, Renoir, Degas... Comme à chaque époque d'ailleurs, ce qui tend à relativiser la portée des réformes portée par le ministère de la culture. L'apogée de notre influence culturelle et artistique à travers le monde (très bien illustrée dans l'avant-dernier film de Woody Allen "Minuit à Paris", film au passage moins mièvre qu'il n'y parait) ne date d'ailleurs-t-elle pas de la période antérieure à la création du Ministère de la Culture  ? Et cette idée amusante qui me vient tout d'un coup à l'esprit, un peu tirée par les cheveux mais quand même : on raille Disney qui rachète les "franchises" juteuses (Toy Story, Star wars,...) et du même coup son incapacité à créer de nouveaux personnages. Mais, nos grandes structures publiques culturelles françaises n'opèrent-elles pas de la même façon en mettant en avant à travers le monde, par exemple, les impressionnistes ?